Forum Social de Charleroi : A propos de l’accord de Gouvernement

                                                                                                         

 

Introduction

En juin 2003, le Forum Social de Charleroi, qui regroupe plus d’une quarantaine d’associations ainsi que des citoyens et citoyennes, a déjà interpellé les responsables politiques quant à la mise en place d’ « un monde organisé au départ d’une mondialisation solidaire, basée sur les droits fondamentaux des citoyens, l’intérêt collectif et le respect de l’environnement. Un monde où la finance serait réduite à sa fonction première de moyen d’accès au mieux-être ».

Certains nous ont répondu de façon circonstanciée, d’autres par un simple accusé de réception. Toutes ces réponses ont été mises sur notre site comme nous l’avions annoncé.

Depuis cette initiative,  notre pays a connu des élections avec la mise en place d’un nouveau gouvernement qui a discuté longuement un « accord de gouvernement » qu’il a intitulé : « Une Belgique créative et solidaire – Du souffle pour le pays ».

Nous avons voulu analyser ce document et ce sont principalement les réflexions concernant l’emploi et l’avenir de l’Europe qui ont retenu notre attention. D’autres points abordés dans le document gouvernemental sont tout aussi essentiels, nous ne prétendons pas, dés lors, être exhaustif.

 

 

A propos de l'emploi.

L'objectif de 200.000 emplois nouveaux est bien connu. Très clairement, il s'agit d'augmenter l'emploi global de 200.000 unités d'ici à 2006.

Huit mesures directes sont prévues . Parmi celles-ci on trouve des réductions de cotisations patronales de sécurité sociale à raison de 800 millions d'euros, des chèques-services, des mesures visant à stimuler la recherche et l'acceptation d'un emploi de la part des chômeurs et un encouragement en faveur de l'économie sociale.

En outre, diverses mesures concernent des incitants pour créer des entreprises, notamment : incitants à la recherche, tranche de crédit gratuit pour le financement de PME débutantes et pour les entreprises d'économie sociale, simplification des procédures pour les PME, etc.

 

 

Appréciation générale

La table ronde pour l'emploi a surtout discuté des modes d'attribution du montant de 800 millions euro de réduction des cotisations patronales de sécurité sociale et de la formation professionnelle. Deux sujets très chers aux organisations patronales.

 

Toutes les mesures proposées s'inscrivent dans une vision unique, celle du libéralisme économique : la concurrence et le marché, en particulier le marché du travail, règleront tout et conduiront aux meilleurs résultats : efficacité du système de production et de distribution, meilleurs prix, et pour les travailleurs en principe le plein emploi à condition d'accepter la flexibilité, un freinage, voire un blocage ou même des réductions de salaires.

 

Cette vision est fondamentalement erronée sur  deux points au moins et, donc, les mesures proposées dans son cadre seront d'une efficacité nulle au regard du but poursuivi, à savoir augmenter l'emploi.

 

1) Première erreur : croire que le travail est une marchandise

 

On peut donner aux entreprises tous les avantages possibles, notamment des réductions de charges sociales, il n'existe, évidemment, aucune entreprise qui engagera un travailleur dont elle n'a pas besoin.

 

En fonction de son niveau d'activité et de ses équipements, chaque entreprise a besoin que soit rempli un nombre déterminé de postes de travail bien définis quant à leurs qualifications. Même avec une prime ou une réduction de charges sociales, elle n'occupera pas un travailleur de plus.

Le système de primes ou de réductions de charge sociale est basé sur le concept de "marché du travail". Sur un marché ordinaire, si le prix de tel produit baisse, la tendance normale est à ce qu'on en consomme plus. Les économistes classiques ou néoclassiques (libéralisme économique), partent de la même idée mais, malheureusement pour eux, la réalité est radicalement autre : il n'existe pas de "marché du travail" même si on utilise encore l'expression.

 

Il ne peut pas y avoir de marché au sens économique de ce concept parce que le "travail" n'est pas une marchandise comme les autres : il existe des différences considérables entre les travailleurs : hommes/femmes, qualifications très différentes, exigences variables des entreprises quant aux compétences selon le poste de travail, fractionnement géographique, un poste de manœuvre libre à Liège n'est dans les faits pas possible d'accès à un demandeur d'emploi de Charleroi et réciproquement, fractionnement social entre travailleurs d'origine belge et travailleurs d'origine étrangère, même s'ils ont la nationalité belge et ont effectué les mêmes études dans les mêmes écoles. Tous ces fractionnements se recoupent et s'entrecroisent

 

Il n'existe pas de marché puisque, à chaque fois, c'est une rencontre entre deux personnes seulement, l'employeur qui dispose d'un poste de travail non-occupé et un demandeur d'emploi et non pas tous les employeurs possibles face à tous les demandeurs possibles.

De plus, mais on entre ici dans la complexité de l'économie, les salaires, c'est-à-dire le prix du travail n'est pas le résultat de la rencontre de l'offre de travail et de la demande de travail mais ils sont fixés, heureusement toujours encore, par des barèmes établis dans des Commissions paritaires sur base de critère de hiérarchie sociale, de l'ancienneté et en dehors de toute autre considération de rareté ou d'abondance de main d'œuvre.

 

 

2) Deuxième erreur : croire que le système de marché tend de lui-même au plein emploi

 

Depuis 70 ans et les travaux de l'économiste anglais KEYNES, tout le monde sait ou devrait savoir qu'une économie de marché peut se trouver dans une situation d'équilibre avec un sous emploi de la main d'œuvre et sous emploi des équipements productifs. Une situation d'équilibre signifie que l'activité économique reste grosso modo stable, sans se développer pour utiliser toutes les capacités.

 

Tout dépend, en effet, de l'importance de ce que les économistes appellent la demande globale c'est-à-dire tout ce qui est acheté par les consommateurs, par les pouvoirs publics et par les entreprises, y compris les investissements. Une fois cette demande globale satisfaite, il n'y a pas de raison que la production se développe encore et rien ne dit qu'à ce moment-là on se trouve au plein emploi des équipements et de la main d'oeuvre.

 

A l'échelon global, tout se passe comme pour une entreprise, elle n'embauche que les travailleurs dont elle a besoin compte tenu de ses commandes (de la demande).

Il faut des incitants extérieurs pour stimuler une économie et la faire évoluer vers une situation de plein emploi car, d'elle-même, elle n'y arrive pas nécessairement.

C'est le cas en Europe depuis 1975. Un chômage important, d'environ 10 à 12 %, est devenu permanent. Si la théorie classique libérale était exacte, alors le chômage se serait réduit au moins à certains moments.

 

 

Critique des mesures proposées

 

1) réduction de 800 millions d’euro des charges sociales patronales

 

Ces réductions s'ajoutent à celles déjà existantes. Ces réductions ont été en augmentant d'année en année. Avant les mesures gouvernementales, elles atteignaient déjà 4 milliards d'euros (160 milliards de francs belges) en 2003.

 

 

Années

en milliards francs belges

en millions euros

 

 

 

1994

30,5

756

1995

41,8

1.036

1996

51,7

1.282

1997

47,2

1.170

1998

63,1

1.564

1999

68,6

1.701

2000

118,8

2.945

2001

140,5

3.483

2002

148,3

3.676

2003

158,1

                3.919  (e)  (x)

 

source : rapports annuels sur l'emploi. Ministère de l'emploi et du Travail et Regards économiques. IRES, n°15, octobre 2003

 (e)  =  estimation       (x) non compris l'effet des mesures prévues au programme de Gouvernement

 

Plusieurs études admettent que l'effet net sur l'emploi de telles mesures est de l'ordre de 12 à 15 % des réductions distribuées. La raison en est soit un "effet d'aubaine", l'entreprise aurait, de toute manière, embauché ce travailleur, soit un "effet de substitution", l'entreprise profitant ou provoquant un départ pour engager un travailleur permettant l'obtention de la réduction.

 

Si on cible les réductions sur les chômeurs de longue durée, partant de l'idée qu'un demandeur d'emploi perd ses aptitudes avec la durée du chômage, on s'est aperçu que la mesure n'est pas fort efficace, les travailleurs ne restant pas dans l'entreprise à l’issue de la période donnant lieu à la réduction. En effet, ce sont les faibles qualifications qui provoquent la durée du chômage, les demandeurs d'emploi d'un certain niveau de qualification quittant plus vite le chômage.

 

On constate donc que la plus grande part des demandeurs d'emploi se trouve parmi ceux qui ont un faible niveau de qualification scolaire. Cela peut tenir à ce que les postes de travail disponibles exigent une main d'œuvre de plus en plus qualifiée, étant donné les évolutions technologiques des équipements et des produits. Cet effet est sans doute réel, mais probablement relativement peu important.

 

D'autres travaux, par contre, montrent qu'une part significative des postes de travail de faible qualification est occupée par des travailleurs surqualifiés et ainsi de proche en proche sur toute l'échelle des qualifications. Dès lors ne restent au chômage que les demandeurs les moins qualifiés, on parle alors "d'effet d'éviction". Ce phénomène peut, évidemment coexister avec celui du changement vers le haut des qualifications des postes de travail.

 

Or, on justifie les réductions de cotisations patronales de sécurité sociale de manière générale par l'amélioration de la compétitivité des entreprises, ce qui sauvegarderait l'emploi. Cela reste à prouver; dans de nombreux cas, ces réductions ne font qu’augmenter les profits. En effet, dès lors que l'objectif est de réduire le chômage et que les travailleurs peu qualifiés sont nombreux à se retrouver au chômage, ces réductions seront accordées principalement en faveur de l'embauche d'un chômeur de faible niveau de qualification

On justifie ce choix par le raisonnement suivant :  on part de l'idée que les travailleurs de faible niveau de qualification ont une productivité faible. Pour que l'entreprise engage un demandeur d'emploi peu qualifié, il faut "compenser" cette faible productivité pendant la période dite d'apprentissage. A l'issue de celle-ci la productivité étant acquise, l'entreprise est alors capable de  garder le travailleur sans avoir besoin de la réduction des cotisations de sécurité sociale.

 

Cependant on constate un fort taux de licenciement à la fin de la période subventionnée, ce qui montre bien que la qualification n'est pas en cause.

L’emploi n'est donc pas stimulé durablement, les employeurs licenciant un travailleurs qui ne donne plus droit à la réduction pour le remplacer par un autre dans les conditions d'obtention de la réduction des cotisations sociales.

 

 

2) bonus crédit emploi

 

Cette mesure part du constat que le passage à l'emploi (peu qualifié) entraîne pour certains chômeurs une baisse de leurs revenus. C'est ce qu'on appelle parfois le "piège du chômage" ou la "trappe à chômage"

 

Cette baisse serait compensée par un bonus qui s'ajouterait au salaire pour les très bas revenus et irait en diminuant avec le temps ou avec l'augmentation des revenus.

Ici aussi, les avis sont partagés sur les effets sur l'emploi d'une telle mesure. Elle s'inscrit dans la panoplie des moyens mis en œuvre dans le cadre de ce qu'on appelle "l'Etat social actif".

 

On constate, cependant, qu'une mesure telle que celle-ci accepte  et encourage finalement des salaires minima trop bas. Elle pousse les demandeurs d'emploi à accepter des emplois de moins en moins rémunérés par rapport aux prestations.

 

3) chèques-services

 

Toute la discussion autour des chèques service tourne autour de cette question : faut-il proposer, voire imposer, aux demandeurs d'emploi des "petits boulots" ou un "contrat de travail". Les tenants de l'Etat social actif penchent nettement pour les "petits boulots". Finalement, un compromis semble avoir été trouvé : possibilités de petits boulots pendant 3 ou 6 mois, ensuite contrat à durée indéterminée, avec le risque qu'au bout des 3 ou 6 mois, le travailleur ne soit pas engagé et qu'un autre chômeur soit affecté à ces petits boulots.

De toute manière, il n'est pas prévu de financer une formation pour accéder aux travaux rendus possibles par les chèques services, alors que certaines prestations de type aide familiale ou aide seniors nécessitent une formation spécifique.

 

Il n'est pas certain que cette mesure réduise le "travail au noir". Au contraire, elle pourrait même le couvrir : par exemple une prestation de 4 heures peut être "officialisée" par un chèque-service de 2 heures, les 2 autres heures étant payées en noir.

 

4) Mesures concernant les demandeurs d'emploi ou les travailleurs âgés

 

Ces mesures ne contribuent pas à créer un seul poste de travail, elles sont donc sans effets sur l'emploi. Elles visent seulement à exercer des pressions sur les demandeurs d'emploi ou les travailleurs âgés victimes de restructuration afin qu'ils acceptent un travail. Encore faut-il qu'il existe des postes de travail non occupés. Les études récentes montrent, au contraire, que les offres d'emploi sont toujours satisfaites à 75 ou 80 % et que celles qui ne sont pas satisfaites correspondent soit à des inadéquations géographiques, soit aux caractéristiques du poste de travail (horaire de nuit, travail à pose, horaires coupés, pénibilité du travail, etc.), soit à des rémunérations trop faibles, soit encore à des discriminations à l'embauche ( personnes trop âgées, demandeurs d'emploi d'origine étrangère, etc.) (voir le rapport introductif à la Conférence pour l'emploi, page 12)

 

Ces mesures s'inscrivent aussi dans ce qu'on appelle "l'Etat social actif". La philosophie à la base est une obligation de travailler. Pour bénéficier d'une indemnité de chômage, comme d'ailleurs d'un revenu d'insertion (CPAS) le chômeur, lui-même, doit faire la preuve qu'il fait tout pour trouver du travail et s'il n'en trouve pas, on créera des dispositifs pour lui fournir une sorte de travail ou des mesures dites d'accompagnement pour l'inciter à mieux chercher du travail.

 

Cette philosophie s'inscrit dans la ligne de l'ultra libéralisme, pensée dominante aujourd'hui : s'il existe du chômage, c'est la faute aux chômeurs. Elle conduit dans les pays qui restreignent les indemnités de chômage et n'ont pas de salaires minimum obligatoire à l'apparition de ce qu'on appelle aujourd'hui des "travailleurs pauvres", c'est-à-dire des travailleurs dont les salaires sont trop faibles par rapport aux normes habituelles qui fixent le seuil de pauvreté, soit moins de la moitié du salaire moyen. C'est ce qui se constate aux Etats-Unis d'Amérique et dans une moindre mesure au Royaume Uni.

 

Par contre, en Suède ou au Danemark, ce phénomène n'existe pas, tant les salaires que les cotisations sociales sont suffisants pour des rémunérations normales. Pourtant, ce sont, aussi, des pays où l'industrie est compétitive et ou le degré d'innovations est élevé.

Cfr. « Socio-économie des services » de Jean GADREY  ( La Découverte Coll.Repères 2003)

 

5) Mesures concernant l'économie sociale

 

Deux mesures sont prévues, d'une part une révision du statut juridique de la société à finalité sociale et d'autre part un développement attendu d'initiatives pour répondre aux demandes provoquées par les chèques services. Les entreprises d'économie sociale sont généralement qualifiées pour assurer ces services et, en même temps, procurer un contrat de travail avec une formation. Mais il n'est pas prévu d'aide pour assurer cette formation et l'encadrement.

Autrement dit, pas de mesures incitatives ou d'aides à ce secteur, pourtant très axé sur les problèmes d'insertion ou de réinsertion sociale et professionnelle.

 

 

Alternatives

 

1) au niveau belge

 

Le budget fait la part belle aux revendications patronales des grandes entreprises, toujours à la recherche de plus de compétitivité pour augmenter leurs profits : 800 millions d'euros en réductions de cotisations de sécurité sociale, sans contrepartie en emplois. On a vu qu'il ne faut pas en attendre la création de nombreux emplois.

 

Quant aux mesures sociales, on ne trouve pas de financement pour les réaliser. A titre d'exemple, le Fonds de créances alimentaires est reporté. Mais on réalisera une réforme fiscale qui avantage principalement les revenus élevés…….

 

L'importance considérable de la dette de l'Etat belge – 270 milliards d'euros, plus de 10.000 milliards de francs belges – justifierait ces efforts budgétaires. Oui, s'ils servaient vraiment à quelque chose, mais la dette reste à ce niveau depuis le début des années 90. Si le Ministre annonce qu'elle diminue, c'est parce qu'il calcule la dette en pourcentage du Produit intérieur brut. Comme celui-ci augmente chaque année, la dette exprimée en % diminue. Elle représente encore 103 % du PIB.

 

C'est bien la preuve que, toute importante qu'elle soit, la dette de l'Etat belge ne provoque pas de catastrophe. En effet, 97,5 % de la dette est en euro. Cela signifie qu'il s'agit d'une dette intérieure et non pas d’une dette extérieure comme celle des Pays du Tiers Monde ou des Pays d'Amérique du Sud qui doivent rembourser en devises (monnaies étrangères au pays, généralement en dollars).

 

Du point de vue de l'activité économique comme du bien-être général des citoyens, une autre solution aurait été nettement meilleure : un fonds d'aide à la construction de logements.

 

Tout le monde sait que les dépenses dans le bâtiment, en particulier dans les logements entraînent beaucoup d'emplois et des emplois de toutes qualifications, y compris des emplois à faibles qualifications.

 

Tout le monde sait aussi que les montants injectés dans le logement vont à des entreprises locales ou régionales et non pas à des entreprises étrangères trop éloignées pour des chantiers petits ou moyens. On sait aussi que les matériaux entrant dans la construction sont pour la plupart fabriqués en Belgique, briques, ciment, sanitaires, chauffage, etc.

 

Les économistes ont aussi montré qu'il existe un "effet multiplicateur" ;  un euro investi dans le bâtiment provoque une relance de un euro qui se ventile en salaires, tant chez les entrepreneurs que chez leurs fournisseurs. A leur tour, ces salaires sont dépensés pour la plus grande partie et contribuent à une nouvelle vague de relance. Et ainsi de suite, un euro devient finalement presque deux euros.

 

Une telle action logement répond, en même temps, à un besoin criant surtout pour les familles à faibles revenus: les loyers sont trop élevés par rapport à la qualité des logements et pèsent trop lourd dans le budget des ménages. Des logements trop rares, trop chers et, bien souvent, trop proches de l'insalubrité sont un facteur d'exclusion sociale beaucoup plus important qu'on ne le croit en général.

 

Dans une même perspective, les mesures favorisant le développement durable, les économies d'énergie, le recours aux énergies renouvelables, sont aussi porteuses de développement de l'emploi. Elles sont beaucoup trop peu présentes dans le programme du Gouvernement.

 

2) au niveau européen

 

Il est temps de sortir de l'idéologie dominante néolibérale: confiance absolue au marché et à la concurrence avec les conséquences qui en découlent : privatisation des services publics, course à la compétitivité, flexibilité du travail, limitation des dépenses sociales, etc.

 

On le sait, le chômage élevé dans l'Union européenne et en particulier dans la zone Euro est le résultat d'un taux de croissance de l'économie trop faible et de l'absence de mesures de relance économique tant par la Commission européenne que par les Gouvernements nationaux.

Il ne s'agit pas, bien entendu, de promouvoir n'importe quel type de croissance mais au contraire de s'inscrire dans une perspective de développement durable, nécessaire en soi mais qui, en outre, génère davantage d'emplois.

 

Or deux mécanismes institutionnels  bloquent les possibilités de relance et donc le développement de l’emploi :

 

- la Banque centrale européenne (BCE) n'a qu'une seule mission : veiller à la solidité de l'euro, sans se soucier de la situation économique; elle maintient, donc, des taux d'intérêt  élevés, ce qui freine les investissements et abouti à un taux de change trop élevé de l'euro par rapport au dollar, ce qui freine les exportations hors Union européenne;

 

- le pacte dit "de stabilité et de croissance", impose à chaque Gouvernement un déficit budgétaire qui ne soit pas supérieur à 3 % du Produit intérieur brut (PIB), faute de sanctions;  en période de faible activité économique, les charges budgétaires augmentent naturellement (indemnités de chômage, etc.) et, surtout, les recettes diminuent, que ce soient les TVA ou les impôts sur les revenus.

 

Le projet de "Convention pour une Constitution européenne" renforce la vision néolibérale de confiance au marché et à la concurrence, privilégiant le profit à l'intérêt des citoyens. Il confirme aussi ces blocages institutionnels, que beaucoup, y compris des économistes, demandent d'assouplir.

 

Après deux années de faiblesse de la croissance économique, il semble, enfin, se dessiner, une volonté d'entreprendre des grands travaux à l'échelle européenne; leur financement reste encore à trouver. Le livre blanc de Jacques Delors (croissance, compétitivité, emploi) approuvé au sommet de Bruxelles en décembre 1993 – il y a dix ans !- le proposait déjà mais rien n'a été fait.

 

La consolidation de l’Europe

 

En tant que mouvement alter-mondialiste nous nous appuyons  sur  la charte des principes des Forums Sociaux et donc nous voulons unir nos forces pour nous opposer, rappelons-le « au processus de mondialisation capitaliste  pour, au contraire,  faire prévaloir une mondialisation solidaire qui respecte les droits universels de l’être humain, les droits de tous les citoyens et citoyennes de toutes les nations, et l’environnement, comme nouvelle étape de l’histoire du monde soutenue par des systèmes et institutions internationaux démocratiques au service de la justice sociale, de l’égalité et de la souveraineté des peuples ».

 Le Forum Social de Charleroi attache donc une particulière attention au devenir de l’Europe.

La partie « consolidation de l’Europe » est donc le second point de l’accord de Gouvernement sur lequel nous souhaitons nous exprimer.

Lorsqu’on y lit qu’ « un meilleur équilibre entre la politique économique et la politique sociale doit permettre à l’Union Européenne d’être plus qu’un espace économique » et qu’il faut donc « accorder une attention accrue à la protection sociale, aux services d’intérêt général, à la protection de l ‘environnement et de la santé publique ainsi qu’à la préservation des droits de citoyens » n’est-on pas en droit de se demander comment mettre en place pareil équilibre sans mettre en cause le principe de « l’économie de marché ouverte à la concurrence ». ? Nous avons encore insisté plus haut sur l’impasse d’un tel principe concernant le travail.

Or c’est toujours ce même principe qui prévaut au sein de l’Union et qui  domine tout l’ensemble de la politique économique européenne et  pas un mot sur cette option fondamentale dans l’accord de Gouvernement.

 

La lutte pour la promotion des droits démocratiques ne devra-t-elle pas  passer par un changement radical dans la façon de penser le pouvoir politique au sein de l’Union Européenne afin qu’il cesse d’être le gardien politique et juridique de l’ordre du marché, qu’il cesse  de réduire le pouvoir des parlements, qu’il cesse de transférer les compétences de réglementation et de gestion de la chose publique, des pouvoirs publics vers des pouvoirs privés ? Voilà, à notre avis, une question fondamentale, à mettre d’urgence à l’ordre du jour si le Gouvernement veut comme il le souhaite «  œuvrer en vue de renforcer davantage l’élément social et tout particulièrement les priorités qui constituent le renforcement des droits économiques et sociaux et le maintien d’une politique économique de l’emploi ».

 

Quant aux positions de notre  gouvernement touchant la sécurité européenne, nous émettons une grande réserve quant au rôle attribué à l’OTAN. En effet, cette institution n’est pas une institution européenne mais elle permet aux Etats-Unis de maintenir une pression décisive sur l’Europe.

L’OTAN comprend deux Etats non Européens, en non des moindres, à savoir le Canada et les Etats-Unis, elle comprend aussi 3 Etats qui ne font pas partie de l’Union, (Islande, Norvège et Turquie) et enfin 6 Etats membres ou futurs membres de l’Union ne se retrouvent pas dans l’OTAN ( Autriche, Chypre, Finlande, Irlande, Malte et la Suède).

 

Nous pensons que les préoccupations de paix  ne peuvent se limiter à une organisation militaire. Les menaces pour la paix dans le monde et leurs répercussions en Europe exigent qu’on se préoccupe de la prévention des conflits et des causes qui les font surgir. C’est pourquoi nous pensons que ces préoccupations de paix seraient bien mieux garanties par la création d’un centre européen de recherche sur la prévention des conflits largement doté de moyens humains et financiers et qui pourrait être aidé concrètement sur le terrain par la création d’un corps de paix civil.

 

Dans cette perspective, d’autres mesures, dont il est question par ailleurs, méritent d’être amplifiées et concrétisées. Citons les aides aux pays en voie de développement, la remise de la dette du Tiers-Monde, la concrétisation du commerce équitable dans les relations internationales et en particulier à l’OMC.

 

Voilà un ensemble de réflexions, d’analyses et d’alternatives que nous vous soumettons comme en juin 2003 et c’est aussi avec attention que nous prendrons note de vos réponses. Nous nous engageons à les publier sur notre site :www.forumsocialcharleroi.be 

 

                                                                                                          Le 29 novembre 2003